…dans le coeur de ses compatriotes

1799. Sollicité par le Sixième Congrès, le général retraité de l’Armée Continentale, membre du Congrès, gouverneur de la Virginie et père du général Robert E. Lee, Henry ‘’Light Horse Harry’’ Lee compose l’oraison funèbre destinée à son frère d’armes et ami, le regretté George Washington, décédé le 14 décembre. 

Il pond son texte à Philadelphie, dans l’ancienne résidence de Benjamin Franklin.  Henry Lee ne pourra lui-même livrer l’oraison quelques jours plus tard, mais on pourra retenir ces quelques mots vers la fin de son texte:

‘’To the memory of the Man, first in war, first in peace, and first in the hearts of his fellow-citizens’’, ou à la mémoire de l’Homme, premier en guerre, premier en paix, premier dans le coeur de ses compatriotes.

Il est fort à parier que l’oraison dédiée à son quarante-quatrième successeur, lorsque son tour viendra, soit quelque peu moins élogieuse.  Ou, Dieu nous garde, le contraire…

$$ Sultana

1865. Aux petites heures du matin, à environ 12 kilomètres en amont de Memphis sur le Mississippi, une des chaudières du bateau à aubes SS Sultana explose. La déflagration cause l’explosion presque simultanée de deux des trois autres chaudières et le bâtiment de bois s’enflamme.

220px-Ill-fated_Sultana,_Helena,_Arkansas,_April_27,_1865

Au moment de l’incident, un peu plus de 2 400 personnes se trouvent à son bord, dont  2 300 anciens prisonniers de guerre unionistes fraîchement libérés, en transit de Vicksburg, MS, vers Cairo, IL.  Les points de départ et de destination sont marqués en rouge sur la carte.

MississippiMap

La guerre de Sécession vient tout juste de se terminer.   Le gouvernement américain offre de payer aux capitaines de bateaux 5$ pour chaque soldat et 10$ pour chaque officier rapatriés vers le nord.  Ce bateau étant au départ conçu principalement pour le transport du coton, le capitaine du Sultana accepte l’offre de payer une ristourne à un officier militaire (un peu comme un passeur syrien) en acceptant de prendre un minimum de 1 400 clients à son bord au port de Vicksburg, soit près du quadruple de sa capacité légale (376).  Or avant d’accueillir la cargaison payante, on note une fissure causant une fuite à l’une des chaudières, nécessitant la réparation immédiate.  Le mécanicien allait retirer la partie défectueuse et la remplacer par un panneau neuf, une opération qui aurait dû prendre environ trois jours.  Or, le capitaine y voit un délai beaucoup trop long, risquant de perdre ce très lucratif voyage à des compétiteurs.  Il convainc donc le mécano de riveter une ‘’patch’’ sur la partie endommagée, ce qui ne nécessitera qu’une journée d’efforts.  Pendant ce temps, un officier un peu confus dans ses calculs parvient à faire entasser non pas 1 400, mais 2 300 sardines soldats à bord.  Quelques jours plus tard, la surcharge du bateau et la pression causée par ses efforts à contre-courant auront raison de cette chaudière rafistolée.

220px-Sultana_Disaster

SéraphinAu total, près de 1 800 personnes périssent, incluant le capitaine Poudrier (bien non, son vrai nom est J. Cass Mason, pas Jean-Pierre Masson), ce qui en fait la pire catastrophe maritime de l’histoire des États-Unis.  À titre comparatif, le Titanic, un transatlantique de 269 mètres de long et 46 328 tonnes, comptera 300 victimes de moins que le Sultana, une ‘’chaloupe’’ d’à peine 85 mètres de long et 1 719 tonnes.

Malgré tout, cette nouvelle passera presqu’inaperçue, étant éclipsée par celles de la reddition du général Robert E. Lee le 9, mettant un terme à la guerre civile, l’assassinat du président Lincoln, le 14, puis la mort de John Wilkes Booth, son assassin, le 26, soit la veille de l’accident…